Paris, flowered city!

Quel beau soleil ! En ce matin d’avril, quand Les Croqueuses accostent sur le quai de Corse, il fait un temps de printemps idéal. Parfait pour déambuler sous la voûte mauve des paulownias puis se poser parmi les hortensias et dessiner le Marché aux Fleurs. Installé sur l’île de la Cité depuis l’aube du XIXème siècle, il a plus récemment (le 7 juin 2014) été baptisé « Reine Elizabeth II » : l’événement donna lieu à une petite visite royale en marge du 70ème anniversaire du Débarquement. 

Mais, pas de protocole pour Les Croqueuses… au contraire ! Notre mission, c’est plutôt la disparition. Nous nous incrustons quelque part, tout en essayant de faire croire que nous n’y sommes pas… Tout un art. ;)

« Quand je passe dans le quartier, nous confie Fabienne, je fais souvent un détour par-ici. Je m’arrête toujours pour admirer le magasin d’orchidées. Puis je poursuis mon chemin en rêvant qu’un jour, peut-être, j’aurai moi aussi un jardin où faire pousser toutes ces plantes… » Mais cette fois, c’est différent : il ne s’agit ni de passer, ni de rêver, mais de trouver quoi se mettre sous le crayon. Fabienne tourne un peu sous les halles et ne peut s’empêcher de revenir vers l’une des deux fontaines Wallace – l’occasion de découvrir un autre lien tissé entre Parisiens et Anglais… C’est un « modèle » qui tente notre Croqueuse depuis longtemps. Elle se glisse entre deux voitures et démarre, debout pour un petit moment.

Pendant ce temps, d’autres ont trouvé meilleures postures… Après le dessin sur matelas de luxe au Marché Saint-Pierre, Aurélie a testé pour vous le croquis sur selle de Vélib’ ! (La station étant pleine, aucun risque de gêner.) Avantages : stabilité, hauteur de vue, panier pour poser son matériel. Inconvénient : inconfort sur la durée. Mais la rapidité d’exécution n’est-elle pas l’une des principales exigences des croquis de plein air – afin de leur garder, comme pour les fleurs, toute leur fraîcheur ? Un employé chargé de l’entretien des Vélib’ arrive ; la conversation s’engage et, forcément, il est vite question de confort… Eh bien, sachez qu’un nouvel appel d’offre a été lancé par la Mairie de Paris. Bientôt plus de moelleux ?

Véronique et Anne, quant à elles, ont été généreusement accueillies au Jardin de Chantal – petite chaise et caisse de bois à l’appui. Anne se lance aussitôt dans un dessin de l’étalage en perspective, tandis que Véronique tombe en arrêt devant une splendide fougère arborescente. Pour qui a découvert cette plante dans une forêt primaire de l’Océan indien, voilà une rencontre parisienne plutôt inattendue : un portrait s’impose !

Lorsque nous avons terminé, la maîtresse des lieux accepte volontiers de tamponner nos carnets. Elle en profite pour les feuilleter, puis noter nos adresses et nous donner la sienne. Charmée par son beau sourire à fossettes, Véronique lui demande si elle peut la photographier. Peu convaincue, Chantal hausse modestement les épaules : elle n’est pas sûre que cela en vaille la peine… C’est alors qu’un client qui suivait la conversation – attendant gentiment derrière la caisse, depuis un petit moment déjà, un pot de fleurs à la main – vole à notre secours. « Et vous avez des yeux magnifiques ! » ajoute-t-il à nos arguments. Chantal rit. Clic-clac ! la photo est prise. Radieuse. À l’image de cette matinée sur l’île de la Cité.

Le plus vieux marché de Paris

Quel meilleur symbole de notre capitale que cet îlot plein de surprises ? On y trouve tout ce qui fait le Paris des Croqueuses : de l’histoire très ancienne et de la modernité assumée, de la géographie à horizons multiples, du métissage culturel et social, de la gastronomie en veux-tu en voilà et même un peu de campagne et de solidarité !

Créé sous Louis XIII, dans la première moitié du XVIIème siècle, ce « Petit Marché » doit approvisionner le Marais, nouveau quartier d’alors. Henri IV avait envisagé d’y créer une «place de France » depuis laquelle rayonneraient des rues portant les noms des différentes provinces du pays : Bretagne, Poitou, Saintonge, Picardie, Normandie, Beauce ou encore Franche-Comté. Les noms restent mais le marché « des Enfants Rouges » – surnom faisant référence à l’institution voisine – prend la place de… la place ! D’abord installé sous une halle de bois, doté d’un puits et d’une étable, il devient vite le cœur marchand du Marais.

Au fil des siècles, il connaîtra toutes sortes de péripéties, notamment spéculatives, avant d’être acquis en 1912 par la Ville de Paris et finalement inscrit, 70 ans plus tard, à l’Inventaire des Monuments historiques. Certains lui trouveront sans doute un petit air «bobo », avec ses produits bio et ses restaurants de « cuisine du monde » ou végane… (Et alors ? Vouloir se nourrir bon et varié, si possible sans s’empoisonner, serait-il tellement condamnable ?) Après en avoir parcouru les allées toute la journée, nous pouvons témoigner: nous y avons surtout croisé des mamies à caddies, des nounous à poussettes, des couples de touristes et quelques habitués. Le taux de hipsters au mètre carré ne nous a pas semblé plus élevé qu’ailleurs ! :P

En ce tout début de printemps, Les Croqueuses ont aimé l’entrée au milieu des fleurs, la poissonnerie centrale et l’étal coloré du maraîcher. Le traiteur marocain n’a pas tardé à nous séduire à son tour. Ses arguments : thé à la menthe, cornes de gazelle, sourire, humour et gentillesse ! À midi, le choix du menu s’avère difficile. Une socca chez Alain Miam Miam ? Un repas fermier à L’Estaminet ? Tout est tentant. Nous sortons du marché par la rue des oiseaux – où se trouve un jardin partagé, placé sous la garde d’un drôle de chat (couve-t-il ?) – pour tenter notre chance au Troisième Café. Mais ce lieu formidable, chaleureusement recommandé par Aurélie, est plein comme un œuf. Demi-tour !

« Et si on essayait Le Stand, à côté du fleuriste ? » Aussitôt proposé, aussitôt attablées ! Vous savez combien Les Croqueuses ont les papilles connectées aux pupilles… Chacune d’entre nous, au cours de la matinée, avait déjà repéré les superbes tabliers « maison » des deux cuisinières. Et l’application que mettaient celles-ci à composer de jolis bols, bien appétissants. Premiers bons points, largement confirmés ensuite : arrivées un peu par hasard, et en dernier recours, nous y resterons tout l’après-midi !

Pourquoi ? Parce que, d’abord, la soupe et les deux bols du jour étaient si délicieux qu’il fallut prendre le temps de les savourer. (Sans même parler des desserts, dont un crumble à tomber de son tabouret !) Mais aussi pour l’attention souriante d’Atsuko et Nina, les deux collaboratrices de Tatiana, cheffe du Stand absente ce jour-là. Une fois le coup de feu passé, nous avons sortis nos carnets pour croquer le décor : ce comptoir accueillant, ces marmites en série, cette magie de la cuisine en train de se faire… À propos, avez-vous noté que le bruit du couteau n’est pas exactement le même selon qu’il coupe carotte ou poireau? (Tic tic tic versus Tchak tchak tchak !)

Les Croqueuses remercient de tout cœur Atsuko et Nina, qui nous ont fort gentiment tolérées, nous quatre et notre matériel un poil envahissant. Nous n’avons qu’un regret : ne pas vivre ou travailler dans ce quartier. Nous serions revenues souvent – sans peintures ni crayons – juste pour le plaisir de découvrir chaque jour, sous la halle de ce chaleureux marché, de nouvelles saveurs véganes. Bravo et longue vie au Stand !