Paris est un Jardin tropical

Sans doute connaissez-vous le Bois de Vincennes – l’autre poumon vert de Paris, le pendant du Bois de Boulogne côté Est de la capitale. On y va pour le Zoo, le Parc Floral ou encore l’Hippodrome… mais savez-vous qu’on peut aussi s’y perdre dans une petite « jungle » où d’anciens pavillons exotiques semblent s’être peu à peu figés sous la mousse ? Venez, nous allons visiter le Jardin d’Agronomie Tropicale de Paris.

DUR PASSÉ

Lieu de promenade ouvert à tous à la pointe la plus orientale du Bois, l’endroit porte la marque d’une histoire plutôt lourde – un passé en forme de passif… Créé à la fin du XIXe siècle pour étudier les plantes cultivables Outre-mer, le jardin fut en effet choisi en 1907 pour accueillir la première Exposition coloniale organisée à Paris.

On le divise alors en deux parties principales, africaine et asiatique, de part et d’autre de l’allée centrale. Des pavillons sont construits qui demeurent aujourd’hui, parfois en très mauvais état ; d’autres ont été détruits. Des villages traditionnels congolais, indochinois, malgache et kanak y sont reconstitués, ainsi qu’une ferme soudanaise et un campement touareg. Des « autochtones » y tiennent leur propre rôle pour le public français en quête d’exotisme. On n’est pas loin du « zoo humain »… Et c’est un gros succès : de mai à octobre, deux millions de visiteurs viendront voir à quoi ressemble la vie « aux colonies ». D’ailleurs, l’idée n’est pas seulement d’en montrer un aperçu, mais bien de faire envie. Car à l’époque, on manque de cadres administratifs et l’État espère, par cette opération, recruter des volontaires pour partir s’installer là-bas.

Quelques éléments sont antérieurs à 1907. Ainsi les serres des deux marques de chocolat et de café Menier et Hamel furent-elles remontées au Jardin d’agronomie tropicale à l’issue de l’Exposition universelle de 1900. Tout comme le fut la porte chinoise en bois rouge après l’Exposition universelle de 1906, où elle était exposée sous la verrière du Grand Palais. D’autres monuments, notamment mémoriels, sont au contraire plus récents – par exemple, le stûpa dédié aux soldats cambodgiens et laotiens morts pour la France. Car le lieu porte aussi l’empreinte de la Première guerre mondiale, durant laquelle fut installé l’hôpital des troupes coloniales et construite la toute première mosquée de France métropolitaine… Si le sujet vous intéresse, nous vous conseillons ce superbe documentaire signé Françoise Poulin Jacob.

VERT L’AVENIR

Mais ce lieu de mémoire, hanté par la guerre et la colonisation, porte aussi le beau nom de René Dumont, premier penseur français de l’écologie politique. Et on y travaille à l’avenir, avec les CIRED (Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement) et CIRAD (Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement)…

Mais le présent est bien là, lui aussi. Grâce, notamment, à l‘association V’île Fertile. Ses ambitions sont plus locales : micro-ferme maraîchère associative, elle produit des légumes frais, sains et décarbonés, en tirant partie des ressources organiques de la ville pour les vendre au détail, sur place.

Vous le savez, Les Croqueuses vivent au présent elles aussi, bien décidées à profiter de ces instants d’amitié partagée – crayons, pinceaux et carnets à la main. Alors, ce matin-là, nous avons traversé le Bois de Vincennes ensemble, croisé les oies bernaches et la police montée, poussé la petite porte verte du Jardin d’Agronomie Tropicale et nous sommes laissées avaler par cette fausse « jungle » pleine de fantômes et de jolies surprises…

CARPE DIEM

Qui penserait voir, ici, à Paris, des couples de perroquets verts s’envoler de branches en branches ? Alors que nous traversons le jardin en quête d’un endroit propice au dessin, notre Croqueuse Véronique soudain s’arrête et nous montrent les feuillages, surexcitée. « Promis, je vous jure, c’était des perroquets verts ! Je les ai reconnus, j’en ai vus l’année dernière au Sri Lanka ! » Hum. Les trois autres Croqueuses, il faut l’avouer, restent songeuses. Voire perplexes. Il fait très chaud – et lourd, et moite – ce jour-là. Elles n’osent pas proposer à Véronique de se tenir à l’ombre et de boire un peu d’eau fraîche… quand tout-à-coup, un bruissement dans les arbres attire l’attention d’Aurélie. « Je les ai vus aussi ! C’est dingue ! Ils sont magnifiques ! » Ouf, Véronique se sent moins seule.

Quelques pas plus loin, l’endroit propice est trouvé. L’esplanade du Dinh vietnamien nous accueille avec son joli mur de briques et son urne funéraire en bronze, semblable paraît-il à celles du Palais Impérial de Hué. En face, une pagode rouge, qui tranche avec le vert vif des bambous. Et au milieu, un escalier flanqué de deux gros dragons pas commodes. Voilà, on y est. L’inspiration est là. On s’assoit et on croque, dans une quiétude tropicale intense, jusqu’à totale inanition… sans oublier de faire, évidemment, quelques pitreries pour la galerie !

{ Infos Pratiques }

Le Jardin d’Agronomie Tropicale est au n°45 bis de l’avenue de la Belle-Gabrielle, Paris 12ème. RER Nogent sur Marne (ligne A – direction Boissy-Saint-Léger / La Varenne) puis 10 minutes à pied. Il est ou­vert tous les jours à partir de 9h30 ; l’heure de fermeture dépend des saisons…

Paris, c’est moderne !

Qui sait que l’une des premières œuvres architecturales de Le Corbusier se trouve à Paris, qu’elle est ouverte au public et se visite six jours sur sept ? À en croire ceux que nous y avons croisés ce matin-là, essentiellement des étrangers – chinois, italiens, japonais ou américains. Dommage… car la Maison La Roche, moins connue que sa « petite sœur » la Villa Savoye de Poissy (78), est pourtant tout aussi passionnante à découvrir. Heureusement que vous pouvez compter sur Les Croqueuses pour partager leurs bonnes adresses !

Celle-ci se trouve dans le fond d’une impasse du 16ème arrondissement, le square du Docteur Blanche, près du Métro Jasmin. Sybil et Arnaud, de la Fondation Le Corbusier, nous y accueillent. Ils seront nos hôtes et nos guides tout au long de la matinée. Une fois nos splendides sur-chaussures de schtroumpfettes enfilées, nous voilà prêtes à visiter.

La commande passée en 1923 par Raoul La Roche, collectionneur d’art, constitue un projet singulier puisqu’il s’agit de réunir, sous le même toit, les appartements du propriétaire et sa galerie de tableaux. Cette contrainte donne au jeune architecte l’occasion d’exprimer ses idées « modernes » et l’utilisation du béton armé, matériau novateur, lui permet la mise en œuvre de ce qu’il nommera quelques années plus tard les « cinq points d’une architecture nouvelle » : façade et plan libres, fenêtres en longueur, toit-jardin et pilotis. C’est pourquoi cette Maison La Roche est si emblématique du Mouvement Moderne. Avec sa mitoyenne, la Maison Jeanneret, elle est classée Monument Historique depuis 1996 et figure parmi les 17 œuvres de Le Corbusier inscrites sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Après la visite, chaque Croqueuse trouve son angle d’attaque. Des lignes, des aplats colorés, des jeux de lumière et de perspective pleins de surprises… malgré son dénuement apparent, la Maison La Roche est fort généreuse. Anne et Fabienne choisissent de croquer la galerie, Aurélie la sculpture de Le Corbusier qui s’y trouve et Véronique, le hall d’entrée vu du premier étage.

Tandis que nous dessinons, deux femmes nous abordent. Junear, étudiante en architecture, arrive tout droit de Chine pour quelques jours de tourisme. Et sa tante, parisienne, l’accueille et la promène. Visiter la Maison La Roche est incontournable pour elle, qui admire l’œuvre de Le Corbusier. D’ailleurs, dans son carnet – car elle aussi croque – figure la Chapelle de Ronchamp. Décidément ! (Pour la petite histoire, c’est grâce à elle que Fabienne et Véronique se sont rencontrées.) L’échange avec les deux femmes est très chaleureux et cet article, l’occasion de le prolonger un peu : nous leur adressons toute notre amitié !

Nos dessins terminés, nous suivons Sybil et Arnaud jusqu’à la Maison Jeanneret, siège de la fondation. Ils nous montrent l’étendue des ressources, y compris numériques, de la bibliothèque et de la documentation. Toute l’œuvre de Le Corbusier y rayonne. Évidemment, nous nous plongeons avec appétit dans les ouvrages tirés de ses carnets de voyage…

Mais le temps file et nous avons déjà pris du retard sur le programme de la journée. Comme nous avons de quoi grignoter dans nos sacs, nos hôtes nous proposent d’accéder au toit-terrasse. Calme, ciel bleu, soleil, vue sur les beaux immeubles et jardins du quartier : c’est un pique-nique de luxe que nous allons faire ! (Et comme vous pourrez le voir dans notre vidéo, on n’arrête plus Aurélie, qui reprend ses pinceaux après le déjeuner pour immortaliser l’une des jolies façades voisines !)

Les Croqueuses de Paris tiennent à remercier encore la Fondation Le Corbusier pour l’accueil d’exception qui leur fut réservé – à la fois très professionnel et vraiment chaleureux.

Chers lecteurs, que vous soyez conquis d’avance (comme Fabienne, Véronique et Junear) ou plus réservés (comme Anne et Aurélie) devant l’œuvre de cet architecte symbole du Mouvement Moderne, nous ne pouvons que vous encourager à aller découvrir la Maison La Roche par vous-mêmes. Si vous le pouvez, n’hésitez pas à prendre un guide. (La prestation est comprise dans le prix du billet, mais n’a lieu que les mercredi et samedi : tous les renseignements sont ici.) Sinon, accompagnez-vous de ce petit dossier pédagogique, très bien fait et en libre accès sur le site. Bonne visite !